Le 25 juillet 1965, Bob Dylan a ébranlé les colonnes du temple folk en se mettant à l’électricité. La secousse allait durer au moins jusqu’en mai 1966 quand on l’a traité de Judas en Angleterre. Au coeur de la tempête, Dylan débarque à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, le 20 février 1966.
Robert Daudelin n’était pas encore le directeur général de la Cinémathèque québécoise, poste qu’il quittera en 2002 après 30 ans de loyaux services. Le jeune Daudelin était un fan de Pete Seeger, des Weavers et de la chanson folk américaine engagée. C’est Seeger, au Her Majesty’s, qui lui avait appris que la chanson Un Canadien errant était liée aux troubles de 1837, avant de la chanter en français. Seeger avait dit : « Vous avez une histoire de luttes chez vous et cette très belle chanson en témoigne ».
« À l’époque, le Dylan que je connaissais, c’était la guitare sèche, l’harmonica et les chansons presque militantes, se souvient Daudelin. La soirée commençait avec Dylan exactement comme on le connaissait. Puis après l’entracte, il revenait habillé beaucoup plus flashy, avec un orchestre électrique. »
L’orchestre en question, c’était The Band, le groupe canadien qu’on connaissait alors sous le nom The Hawks depuis qu’ils avaient accompagné le chanteur rockabilly américain Ronnie Hawkins. Ils étaient tous là, Robbie Robertson à la guitare, Garth Hudson à l’orgue, Rick Danko au piano et Richard Manuel à la basse, sauf le batteur américain Levon Helm qui n’avait pas voulu partir en tournée et qu’on avait remplacé par Mickey Jones.
« Les premiers albums de Dylan, je les ai achetés un après l’autre, raconte Daudelin. Quand il est venu à Montréal, j’ai tout de suite décidé qu’il fallait que je l’entende. Sans savoir ce qui se préparait J’ai été surpris comme la plupart des gens autour de moi. Il y avait une coupure, mais il y avait une suite aussi. C’était très réjouissant, je n’ai jamais été choqué par ce choix-là. Je garde un très bon souvenir de la soirée.
« Je me souviens qu’il y a des gens qui sont partis pendant la deuxième partie, dit encore Daudelin. Mais la salle ne s’est pas vidée, les gens n’ont pas chahuté, ça n’a pas fait un scandale. Dylan y mettait beaucoup de coeur et il y avait déjà un côté culte à sa présence et à la façon dont on allait l’écouter. En plus, les chansons étaient très belles. »
Daudelin n’a jamais revu Dylan en concert depuis, il s’est intéressé au jazz, est revenu à la musique classique, mais n’a jamais coupé avec sa musique. « J’ai décroché pendant sa période un peu religieuse, mais les deux derniers albums, Love and Theft et Modern Times, j’ai trouvé ça très beau », dit-il.
En ce jour de la fête nationale de son pays, Dylan recevra le prix Jazz Festival Spirit Award, décerné pour la première fois à Paul Simon l’an dernier, pour sa qualité, son innovation et son influence. En soirée, Daudelin sera à Wilfrid-Pelletier, à l’invitation d’André Ménard. « Je suis très curieux et assez ému à l’idée de le revoir en concert à 40 ans de distance », dit celui qui est encore et toujours le programmateur de Ciné-Jazz.
Pas bavard, mais heureux
Dylan n’a jamais été très bavard sur scène, pas plus en 1966 qu’aujourd’hui. On a cru au miracle quand il nous a salués en français le 8 novembre dernier au Centre Bell. Fallait qu’il soit particulièrement de bonne humeur.
C’est du moins l’opinion de Carol Rosalind, une fan finie de San Francisco qui a vu Dylan environ 30 fois en 2006, dont à Montréal, avant de le suivre dans sa tournée européenne. Le hasard a voulu que la dame, qui a environ 60 ans, achète un billet de Louis Fleurent par Internet.
« Elle avait déjà son billet dans la cinquième rangée, mais elle était prête à payer 300$US pour un billet dans la première rangée, raconte Fleurent. J’en avais justement deux, achetés sur Admission deux semaines avant le concert. Ma blonde ne voulait pas venir, Carol l’a donc acheté à condition qu’on soit du côté gauche de la scène sinon on le verrait de dos, m’avait-elle averti. À 300$, c’était comme si je lui faisais une faveur ! Pendant le spectacle, elle n’arrêtait pas de me dire combien Dylan était heureux, elle voyait ça dans des détails que je ne détectais pas. Quand il a chanté Masters of War, elle m’a dit : celle-là, il ne la fait pas souvent dans la tournée actuelle, ça doit être parce qu’il est content que les démocrates viennent de reprendre le contrôle du Congrès américain »
Carol Rosalind a fait savoir à Louis qu’elle serait à Wilfrid-Pelletier ce soir, au cas où il aurait de meilleurs billets qu’elle. Maniaque, vous dites ? En Europe, elle a rencontré une vétérinaire italienne qui a vu tous les concerts de Dylan depuis cinq ans. Heureusement que Bob modifie souvent son choix de chansons
J’aurais bien aimé parler à Carol Rosalind pour valider une rumeur que j’ai lue dans le magazine The Improper Boston, il y a un mois : paraît que si Dylan a passé toute la soirée derrière son piano électrique au Centre Bell, c’est parce qu’il souffrait d’arthrite. Vrai ou pas, sachez que depuis, monsieur Zimmerman a rebranché sa guitare électrique.
Comme en 1966.
BOB DYLAN, ce soir, 19h30, à la salle Wilfrid-Pelletier.
(extrait de Cyberpresse)